SÉQUENCE XI

Cultiver avec soi une ‘continuité du lien affectif’ Devenir notre propre ‘Contenant matriciel’

Isa :

- L’entretien que nous allons avoir maintenant, va porter sur l'importance du lien et celui de ‘l'environnement contenant et matriciel’ pour l'Enfant.
Je vais regagner le public et on t’écoute !

Adelheid :

- Merci Isa. Bonjour a tous ceux qui nous écoutent et qui nous regardent.

Oui, j'aimerais revenir encore, sur l'importance du lien; d’un lien dans la continuité relationnelle, dans la continuité d'une ‘connexion affective’ avec l'Enfant.

(Et toute personne, au demeurant, quel que soit son âge !)


Aussi étonnant que cela puisse paraître, jusqu'à après la deuxième Guerre mondiale, - c'est tout près de nous! - la science a, en somme, considéré le nourrisson comme un tube digestif. On peut avoir peine à le croire... 3 

On avait donc oublié, ce que les chimpanzés savent faire ! C’est-à-dire chérir leurs petits et les tenir auprès d'eux, sur leur dos, contre leur ventre. C’est donc après la deuxième guerre, que les choses vont énormément changer et s'accélérer en direction d'une meilleure connaissance de l'enfant, du nourrisson, du fœtus.

La première personne dont je voudrais vous parler est un psychanalyste américain, d'origine hongroise, qui s'appelle René Spitz (1886-1974).

Après la guerre, il y avait énormément d'orphelins dans les hospices; ils étaient en si grand nombre, qu’on avait très peu de personnel. René Spitz a fait une étude approfondie sur ces orphelins.

Cette étude a mis en évidence (vraiment scientifiquement) que ces bébés... même nourris, habillés, vêtus et au chaud - mais ne bénéficiant pas d'une continuité de lien avec un personnel soignant qui s'occupe d'eux de façon régulière - ... que ces bébés dépérissaient.

En fait, ils pouvaient même mourir ! René Spitz a appelé cela l'hospitalite ; certains bébés, quoique très bien soignés, mourraient faute de continuité du lien, de connexion du cœur avec quelqu'un qu'ils peuvent reconnaître et qui vient régulièrement les voir, les prendre, leur parler, les toucher et refléter ce qui se passe pour eux.

Isa :

- Il me semble que, plus récemment, il y a eu aussi des observations qui ont été faites avec des vidéos sur des mères qui allaitent leur bébé.

Adelheid :

-Tout à fait, et même à Lausanne 4, où je vis. Là, on a filmé des mères qui allaitent ou des mères qui donnent le biberon à leur enfant. Et ces vidéos ont permis de détecter des dysfonctions très subtiles du lien, qui se manifestent dans la connexion du regard entre le

 

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3 A voir : Le bébé est une personne, (DVD /vidéo). Lors de sa sortie, en 1984 sur TFI, ce documentaire en 3 parties d’une heure, provoqua un véritable choc dans l'opinion. On peut dire sans exagérer, que la manière dont le bébé était perçu à l'époque, changea radicalement du jour au lendemain et bouleversa les rapports entre les mères et leurs enfants. Trente-six ans après, il garde toute sa pertinence pour nous apprendre comment créer le lien avec le bébé durant la grossesse, puis continuer à communiquer avec lui après la naissance. À lire: Bernard Martino, ‘Le bébé est une personne.’ Ed.Balland 1985 & ‘Les enfants de la colline des roses.’ Ed. JC Lattès 1985.

4 A lire: ‘Le triangle primaire : le père, la mère, l'enfant.’ Comment communiquent-ils lorsqu'ils sont tous ensemble ?

Plusieurs familles ont été filmées. Les résultats révèlent un nouveau bébé, triangulaire, capable de communiquer avec ses

deux parents à la fois. Une remise en cause fondamentale de nos conceptions sur le développement du nourrisson.

Ed. Odile Jacob 2001. Auteur, Elisabeth Fivaz-Depeursinge, psychologue, psychothérapeute et professeur d'éthologie

clinique à l'Ecole de médecine de l'Université de Lausanne.

nourrisson et sa mère. La moindre ‘déconnexion du regard’ quand ils sont ensemble, peut signaler une dysfonction grave, voire une anomalie du développement de l'enfant.

Ce n'est qu'en ralentissant le film que l’on se rend compte de la façon dont le lien se déconnecte, cesse de circuler de regard à regard et de cœur à cœur.

En Dialogue Intérieur, précisément, on va ralentir, à travers la facilitation... ralentir ces aspects de déconnexion, au niveau des subpersonnalités:

‘Qu'est-ce qui se passe réellement dans la psyché ?

Qui (en nous) est relié qui ne l'est pas ?’

Ces formes d’expérience nous montrent aussi, qu’il y a une réciprocité dans la question du lien. C’est autant le nourrisson qui va créer la mère - dans l’élan de son regard et de ses demandes ! -, que la mère qui va soutenir le développement du nourrisson... en le regardant, en interagissant avec lui.

Guérir  par le lien -  ici et maintenant et à tout âge - les traumas et  

les manques  relationnels issus du passé.

Et, c'est ce qui m'a donné l'idée, de travailler autour de ce lien entre un Enfant blessé qu’on facilite et le Moi prenant conscience - où l'Enfant prend l'initiative de la connexion ! - et où le Moi prenant conscience lui répond. Car, en effet, le nourrisson, prend lui aussi, l'initiative de la connexion à peine né; dans les premières minutes !

Et on voit que la science elle-même, corrobore (au niveau de l’enfant biologique), des données que l'on peut développer en ‘Dialogue Intérieur.’ (Sous forme de relation et reliance intra-psychique.)

Isa :

- En effet, tu nous parles souvent d'instrumenter le lien ...

Adelheid :

- Oui... instrumenter le lien. C’est un terme un peu chirurgical, mais cela montre bien qu’il s’agit de gestes concrets et précis. Quand on est avec un nourrisson qui ne parle pas encore, et qui a peu de moyens d'action, presque aucun - à part regarder, rire, pleurer, peut-être tendre les bras aussi, tout au début - qu'est-ce qu'on fait? 

  • On le touche ! C’est le premier instrument.

  • On le regarde... un deuxième instrument.

  • On lui sourit.

  • On l'écoute.

  • Et puis, puisqu'il ne parle pas encore le français ou autre chose, on le reflète...

  • On imagine ce qu'il est en train de communiquer et on le verbalise.

  • On en fait un reflet en mots, comme on l'a fait dans le Triptyque.

  • Et puis, on lui parle évidemment ! Même s’il ne comprend pas les mots.

Et puis, on est étonné de voir, que les nourrissons, les enfants - et même les bébés in utero -

comprennent beaucoup plus de choses qu'on ne croit. Et qu’ils les captent d'une manière étonnante, en dehors de tout ce qu'on peut imaginer de rationnel.

Et là, je veux juste dire un mot, à propos de ces petits... une dernière chose que je commence à développer : on peut faire aussi des Triptyques préventifs. Dans ce cas-ci, ce n’est que le Miroir des peines qui change, parce que l’on va élaborer les peines possibles , peut être même, parfois, les peines les plus grandes, les difficultés les plus grandes qui peuvent advenir (dans un futur proche ou lointain, si celui-ci s’avère inconnu, voire angoissant).

Et je me suis dit que c'est vraiment dommage, qu'on n'utilise pas les ‘façons dont le nourrisson capte l'information’ pour parler à l'enfant in utero et lui expliquer sa naissance à venir ! Pour l'enfant – qui est là dans un milieu océanique, paradisiaque si tout va bien -, le déclenchement de la naissance va être, à mon sens, un choc terrible. Parce qu'il ne comprend pas ce qui se passe ! Personne ne l'a informé de ce qui va advenir. Et tout d'un coup, les contractions se déclenchent, parce que la matrice devient trop petite.

L’enfant va être comprimé, il va arriver, serré dans un tout petit tuyau pour sortir... Il n'a aucune espèce d'instruction. Sa mère ne se sent pas très bien, sa mère a peur aussi. On n’explique pas (à l’enfant) l’accouchement en tant que tel. On ne lui explique pas que pour sortir - s’il se sent bloqué - il doit baisser la tête pour passer à travers le canal (et notamment pour déboucher à l’air libre !).

Dans ce contexte-là, la mère pourrait faire - ou un accompagnant pourrait faire - un Triptyque préventif, (mais plutôt la mère !)... et expliquer en détail à l’enfant ce qui va lui arriver. Et aussi, dans quel monde il va déboucher à la sortie du ventre. Un autre règne ! On passe d’un règne aquatique à un règne terrestre ! Et on peut même imaginer, de l'air qui entre dans ses poumons... que c’est douloureux ! Et souvent, c'est très bruyant : les bruits deviennent extrêmement forts, la température change ! Autrefois, c’était la claque sur le derrière, posé dans des habits rêches, sur une balance froide; c’était un peu comme ça...

Aujourd'hui, on a fait des progrès.
On peut vraiment faire un travail extraordinaire avec les mères, en leur apprenant à parler à

leur enfant à l'intérieur du ventre. Et en les invitant à lui expliquer tout ce qui concerne la naissance. Voilà, pour une partie de ce que j'avais envie de vous dire.

Et, (pour des raisons techniques)... je vais continuer dans un deuxième volet, maintenant.

Adelheid:

- J'aimerais aussi vous dire un mot à propos d’un autre psychiatre et pédopsychiatre, Donald Winnicott, un anglais, (1896-1971). Il est donc pratiquement contemporain de René Spitz. Et parmi les nombreuses choses que Donald Winnicott a développées, il y a en particulier, ce qu'il a appelé ‘the holding environment.

En français l’environnement contenant.

Winnicott s'est penché, notamment, sur la période périnatale et sur le fait que le bébé doit être maintenu dans une matrice - élargie, si l’on peut dire ! - et que le lien et l'environnement vont former une matrice agrandie autour de l'enfant. Et, en effet, l’enfant sera d’abord au sein, très près de la mère et même tout près selon les cultures. Ensuite, l'enfant sera sur les genoux ; après il sera dans sa petite chaise. Donc, la matrice s'agrandit... mais cela reste matriciel. La famille va être la première matrice. Après cela, il y a une autre matrice qui vient un peu plus tard, qui est le groupe social.

Et je me suis dit, qu’en somme, nous les êtres humains - sans en avoir conscience - on s’enveloppe de matrices continuelles. Et cela, même lorsqu'on est adulte. Tout devient matrice pour nous ! Notre école, notre langue, notre pays ; notre appartement, nos objets, nos

vêtements ; notre savoir, nos amis, notre idéal, nos valeurs ! Donc, on s’enveloppe... On a besoin de s’envelopper, qu’il s’agisse d’une hutte ou de la connaissance. On s’enveloppe de matrices dont on ne peut pas se passer. Et, on comprend que les personnes qui doivent s'expatrier, s'exiler... perdent (en plus de leurs proches !) toutes leurs matrices sensorielles; elles perdent les sons, les odeurs, le langage, la religion, la couleur... Et cela est source de grande douleur !

Cette réflexion, m'a encouragée à utiliser ce constat et à m’appuyer sur ce que Winnicott lui-même a dit et développé, autour de la période périnatale. C'est aussi cela qui m'a donné l’idée de ces ‘matrices physiques, de ces champs énergétiques, de ces matrices transpersonnelles. (qui forment et structurent la Posture du Moi prenant conscience et la mise en matrice de l’Enfant intérieur).

Isa :

- Et les subpersonnalités... ? Tu fais ça avec les subpersonnalités, tu les mets aussi dans une matrice ?

Adelheid :

- Alors, non. Je ne propose que de mettre l'Enfant intérieur en matrice, le petit Enfant (ou encore tout ‘moi souffrant’) ou le plus grand Enfant, étant entendu qu’il ne passe pas son temps en matrice ! L’Enfant peut être à côté nous, on peut le tenir par la main, on peut se promener avec lui ; on peut lui parler, l'écouter, lui répondre... Tout comme savent faire les enfants avec des compagnons invisibles ! Les autres subpersonnalités vont rester des membres de la Famille intérieure ou de la tribu... qui se placent autour du ‘Moi prenant conscience.’

J’aimerais dire aussi, par rapport à ce que l’on vient d’évoquer... ‘instrumenter le lien, mettre en matrices, mettre en œuvre le Triptyque,’ ce sont des choses du quotidien ! C’est nécessaire de parler souvent à l’Enfant ; de lui dire bonjour quand on se réveille; de le prendre dans son cœur pour la nuit. De l’encourager à jouer, à se tenir tranquille; de lui dire, si l’on doit aller à un entretien d'embauche (par exemple) :

‘Écoute, tu peux venir avec moi, peut-être que ça se passera mal, mais je reste avec toi. Ou bien tu peux rester à la maison et m’attendre, en sécurité, tranquille.’

Et vraiment utiliser son imagination, pour lui parler, pour le sécuriser. C'est cette relation quotidienne à l'Enfant qui sera déterminante pour sa guérison et pour son bonheur.

Isa :

- Et pour notre apaisement !

Adelheid :

- Et pour notre apaisement.

Isa :

- Alors, Adelheid, il y a quand même une subpersonnalité, très importante, dont tu nous as peu parlé, qui est le Critique intérieur. Est-ce-que ce que tu pourrais nous en dire un mot?

Adelheid :

- Oui, de façon assez étonnante, il n’a eu que peu de place, alors qu'il a tellement de place dans nos vies, du moins avant qu'on fasse du Dialogue Intérieur ! Et la raison pour laquelle, peut-être, on en a peu parlé, c’est que chaque fois que le Moi prenant conscience prend la responsabilité de chérir l’Enfant, d’approuver l'Enfant, de sécuriser l’Enfant... le Critique intérieur se calme aussitôt ! Parce que, jusqu'à ce qu'il y ait un Moi prenant conscience, c'est le Critique intérieur qui se sent la responsabilité de l'Enfant... de l'adapter, de l'avertir de toutes les fautes qu'il pourrait faire etc etc. Et donc, ce qui calme réellement le Critique intérieur, c’est cette responsabilité que prend le Moi prenant conscience envers l’Enfant.

Et, à ce moment-là, le Critique - surtout s'il a compris qu’il réagit par angoisse ! - peut devenir un Sage, un discernant, ce qui est sa fonction de base.

L'autre aspect, c'est que naturellement, en cas de danger, le Critique va quand même - personnalité de survie ! - s’emballer, devenir désagréable et jugeant. Et, à ce moment-là, il nous sert de tocsin !

Le Moi prenant conscience peut se réveiller et se dire :

‘Si mon Critique parle... c’est que mon Enfant intérieur a peur, c’est qu'il se sent concerné, qu’il se sent blessé ou qu’il se sent inapte à faire face à une situation.’

Donc le Critique est extrêmement utile. C’est un Allié de premier plan, à partir du moment où il y a un Moi prenant conscience qui peut interagir avec l'Enfant et avec le Critique lui- même.

Isa :

- Et s’il n'y a pas le Moi qui prend conscience, il peut devenir terriblement jugeant, décourageant, inhibant. C'est quand même ça, qu'on arrive à apaiser ! C'est très important.

Adelheid :

- Tout à fait, parce que - c'est un peu bizarre de dire cela maintenant - un Critique peut devenir un ‘tueur.’ Il peut pousser quelqu'un au désespoir. Il peut pousser quelqu'un au suicide, en lui enlevant toute valeur. Mais, en même temps, il ne faut jamais oublier que derrière ces agressions du Critique, il y a un Parent (intérieur) fou d'angoisse pour son Enfant intérieur, mais qui n’a pas conscience de ce qu'il pourrait faire d'autre... que de l’avertir (ou au pire de le museler).

⬥ Réunir un ‘moi multiple et divisé’ au sein d’une ‘Famille intérieure,’

c’est mettre au monde un Lieu d’Appartenance, un Lieu de Paix.

Pour terminer, j’aimerais dire que le Dialogue Intérieur nous invite à réellement produire une interaction vivante, reliée, aimante, juste... avec toutes nos subpersonnalités. Et c'est là un travail qui nous conduit vers la paix; qui conduit chaque subpersonnalité vers la paix.

Et qui établit cette tranquillité et cette collaboration qui fait de nous une famille intérieure... une tribu dans l'univers ! Et je crois, à terme, que c'est cela qui peut amener la paix dans le monde, la paix en soi. Cela se fera, je l'espère ! La paix dans le monde.

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​L'ATELIER DU DIALOGUE INTÉRIEUR © Adelheid Oesch 2021